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LE DRAME DE LA PASSION
Le drame de la Passion, dont nous parlons ici, est un
spectacle qui a été joué à Saint-Jérôme de 1925 à 1928. Devenu
rapidement un attrait touristique important qui a fait connaître la région
il avait été pensé à l’origine pour éponger les dettes occasionnées
par la rénovation de l’église. Pour comprendre ce phénomène on peut
le comparer, par son organisation et son ampleur, à "La fabuleuse
histoire d’un royaume" spectacle actuel joué au Lac Saint-Jean. Un
journaliste du TORONTO STAR WEEKLY, Georges Pearson, témoigne de ce
qu’il a vu et entendu dans un article paru dans l’édition du 12
septembre 1925 de son journal. Pour votre plaisir nous vous présentons
une traduction de ce témoignage. TORONTO STAR WEEKLY, 12 septembre 1925 Un village du Québec présente la «Passion» par Georges Pearson Saint-Jérôme rivalise avec Oberammergau en présentant
des tableaux vivants de la vie et la mort du Christ. Des acteurs locaux -
des centaines - prennent part au drame. Les visiteurs sont curieux de voir
cet art local. Le rêve d’un prêtre d’ici. «La Passion», c’est ainsi simplement qu’ils
l’appellent, ces bonnes gens de Saint-Jérôme, ne connaissent qu’une
Passion et c’est la Passion de Notre Seigneur, la Passion d’amour qui
a guidé sa vie et la Passion du sacrifice par laquelle il est mort. Afin
de réaliser cette «Passion», toutes les classes de la communauté
mettent l’épaule à la roue avec ferveur. «C’est un très beau succès» dit sobrement
l’homme venu me chercher à la gare en réponse à ma requête et il
fait claquer sont fouet entre les oreilles de son cheval. «Cet abbé
Éthier,
je ne sais pas comment il fait, personne ne le sait. Toutes ... ces choses
... et le Christ.» Il regarde autour de lui d’un air inquiet et me dit,
baissant la voix sur un ton où passe la superstition, «Attendez, vous
verrez!». Mon conducteur avait certainement une autre opinion que
celle de Cousineau, employé dans un moulin à Saint-Jérôme, dont même
la mauvaise fortune confirme la popularité de la pièce. Cet homme que
nous appellerons Cousineau se plaignait à ses amis : «Cette Passion,
c’est bien beau mais ça me coûte cher. Le premier dimanche j’avais
dix personnes à dîner à la maison. Manger! Je n’avais jamais vu tant
manger. Le dimanche suivant quinze! C’est assez, je ne reçois plus
personne. Je ne suis pas un hôtel». Au presbytère, je fus reçu par le curé, l’abbé
Brosseau. Un de ses paroissiens le décrit ainsi : "Le curé Brosseau,
c’est un diplomate!" (un opportuniste) Ça ne lui rend pas
justice. C’est un homme charmant, plein de joie de vivre, blaguant avec
humour et bonté, les enfants le suivent partout où il va ; il ressemble
à un Irlandais. Il est apparemment doté de capacités et d’à propos
qu’il utilise au moment opportun. Il a vécu longtemps en Angleterre et
en Europe, il parle cinq langues avec facilité, est musicien, aime à
parler de tous les sujets et donne son opinion sur la plupart. Il adore
les Anglais, a la répartie facile, aime blaguer avec ses paroissiens,
sait rire même si c’est lui qui fait l’objet de la blague et aime
bien se promener entouré d’enfants. Parlant de la scène où le Christ
bénit les enfants dans les bras de leur mère les larmes lui viennent aux
yeux. Mieux que Oberammergau Je lui ai fait plaisir quant il a su que je voulais des
informations sur la «Passion». «Mon cher ami, je serai enchanté de
vous informer. Nous sommes très fiers de ce que les gens de la paroisse
ont fait. C’est vraiment très étonnant. Vous verrez ... Les gens sont
surpris. Plusieurs prêtres qui sont allés au jubilé à Rome cette année
et qui se sont arrêtés à Nancy en France, ont tous dit au retour que la
Passion ici est mieux jouée que là-bas. Je peux vous dire cela»
ajouta-t-il avec un sourire désarmant «car je n’y suis pour rien. Tout
le crédit va à l’abbé Éthier et à tous ceux qui ont travaillé afin
que ça devienne un succès. Je sais que c’est mieux réalisé qu’à
Oberammergau parce que j’ai déjà vu ce spectacle. A tout le moins,
moi, ça me satisfait davantage. Vous voyez, nous avons essayé de
rapprocher le personnage de Notre Seigneur des gens, d’en faire une
personne réelle, une présence, en reconstituant sa vie ... . Nous
connaissons les mots qu’il a prononcés ... et nous les présentons dans
une série de tableaux avec des costumes d’époque, quelques-uns des
tableaux brefs et silencieux, comme dans la scène de l’étable à Bethléem
; d’autres pleins d’action et de dialogues comme dans la scène de
l’entrée à Jérusalem quand cinq cent personnes emplissent la scène
d’une riche mouvance de couleurs criant «Hosanna» au Christ, ou dans
la scène éprouvante où le Christ est descendu de la croix, comme dans
une peinture de Rubbens. A Oberammergau tout est représenté en complots
continuels, pleins d’intrigues et de rebondissements mais l’abbé Éthier
qui a écrit le livret de notre pièce la «Passion» a rompu avec cette
tradition et nous pensons qu’il a eu raison. Monsieur Jean Goulet, de
Montréal, a collaboré avec lui pour la musique. Son orchestre de quinze
musiciens joue continuellement entre les tableaux et aux moments appropriés
dont il a fait la sélection. La musique de Grieg domine plusieurs
tableaux et la dernière pièce de musique "Plus près de toi mon
Dieu" exprime bien la morale que nous retenons du drame de la
Passion. Le premier spectacle a été donné dimanche le 16 août
et tous les dimanches depuis ; il sera donné tous les dimanches de
septembre et probablement d’octobre. Nous désirons établir un horaire
précis cette année dans le but de préparer un programme pour 1926, année
de jubilé dans l’Église qui sera célébrée à travers le monde. L’abbé Éthier a dirigé un spectacle semblable à
la Nouvelle Orléans il y a sept ans avec un grand succès, mais ce théâtre,
le plus grand en Nouvelle Orléans, avait brûlé et les représentations
de la Passion avaient dû cesser. L’abbé Éthier a rêvé de poursuivre
son travail au Canada. Ce fut le départ de l’idée. Quand il a vu, dans
la paroisse, les talents dont nous pouvions disposer, il n’a plus hésité
à entreprendre la production. Premièrement, c’est un mouvement évangélique
destiné à stimuler la vie religieuse des gens, mais nous avons des vues
matérielles aussi qui sont de montrer Saint-Jérôme au monde entier.
Nous voulons amener des visiteurs, des touristes, des entrepreneurs. Nous
avons de bonnes routes pour les automobiles et le chemin de fer amène des
trains spéciaux de Montréal pour le spectacle de la Passion et nous
avons d’excellents hôtels. Nous sommes situés près d’une belle rivière et
Saint-Jérôme est vraiment la porte des Laurentides. En plus du CPR nous
avons aussi la ligne principale du CNR ; un train spécial arrive de Montréal
tous les dimanches à temps pour le début de la Passion à 1 h 30. Il y a
une intermission d’une heure pour souper à 5 h 30 et le train retourne
à Montréal après la fin de la pièce à 9 h 30. En plus du triomphe artistique, l’organisation
administrative est un autre succès. Deux secrétaires s’occupent du
courrier qui nous vient de partout demandant des réservations pour le
spectacle ; un bloc de quarante sièges a été réservé aujourd’hui
par des touristes de Chicago et les paroisses partout au Québec
organisent des groupes qui viennent ici par le train spécial. Nous avons
gardé les prix bas, de 2 $ à 50¢, volontairement afin que le spectacle
soit plus accessible pour les gens qui ont à assumer la dépense
additionnelle d’un long voyage pour venir ici et nous en sommes
amplement récompensés. L’aréna de la patinoire qui peut asseoir 3 000
personnes, contenait 2 500 personne le premier dimanche et était
pratiquement plein le second dimanche. La vente des billets laisse prévoir
que nous ferons salle comble pour le reste des représentations. «C’est comme ça» reprit le curé. «Nous voulons
stimuler la piété des gens et leur donner une perception plus juste de
la personnalité de Notre Seigneur ; mais nous voulons aussi améliorer la
position économique de la place afin que nos gens puissent accéder à de
meilleures conditions de vie. Certains veulent que nous amenions la
Passion à Montréal mais nous ne le ferons pas. C’est pour les gens de
Saint-Jérôme. Nous avons aussi des propositions venant de deux
compagnies de films de New York mais, à date, nous ne sommes pas intéressés
non plus». «Pour les investisseurs nous avons une rivière, la
Nord, qui fournit une puissance motrice encore grandement disponible malgré
l’utilisation qu’en font la Compagnie de papier Rolland, la Compagnie
Régent Knitting et la Compagnie Dominion Rubber. Notre ville compte 7 000
habitants et encore bien d’autres dans les environs, de grosses familles
et un large bassin de travailleurs accomplissant du bon travail et du
travail satisfaisant. J’ai déjà demandé à un administrateur de la
Regent pourquoi ils avaient déménagé ici leur usine de Guelph où il y
avait une nombreuse population et où plusieurs familles auraient pu
travailler à leur moulin. «Oui» dit-il «c’est vrai mais ils n’ont
pas d’enfants ... ». «Alors ce n’est pas notre problème» et le curé
se mit à rire. La pièce est une création originale L’abbé Éthier fut également très obligeant. Il me
mena vers un bureau confortable d’où l’on voit d’un côté un grand
parc et de l’autre la nouvelle église - magnifique. C’est un type
d’homme différent, défendant ardemment sa création et en ce moment
plus artiste que prêtre. «C’est ce qu’on faisait au Moyen Âge»
explique-t-il «amener la religion dans la vie quotidienne des gens, avoir
une influence sur la vie. A cette époque, l’église enseignait et
montrait le chemin ; elle était la source de tous les arts. Nous suivons
avec peine cette tradition». «A Oberammergau tous les gens du village participent,
de la plus vieille barbe grise au plus petit bébé que l’on porte dans
les bras. Si vous vous souvenez, ils furent victimes de la peste et ils
firent à Dieu le voeu solennel de jouer la Passion à tous les dix ans
s’ils étaient sauvés. Depuis 1634, ils ont respecté ce voeu». «En Californie, à Santa Barbara, on joue aussi la
Passion à tous les cinq ans et l’an dernier elle fut jouée devant 40
000 personnes en huit spectacles. Cette année on la joue aussi à Los
Angeles et il y a quelques mois on l’a donnée à Rome pendant la célébration
de l’Année sainte». «Notre version cependant nous est personnelle. En écrivant
le livret, pour lequel j’ai des droits d’auteur, j’ai rompu avec la
performance traditionnelle. Cette pièce de la Passion, c’est quelque
chose de nouveau, bien que modelée sur celle que j’ai écrite et dirigée
à la Nouvelle Orléans il y a sept ans. Bien sûr, cette expérience
m’a appris bien des choses. Pour moi, la version d’Oberammergau ne
fait pas authentique ; elle est trop moderne, trop allemande». «J’ai étudié un an à Jérusalem et je pense que
j’ai "senti" la place ; j’ai essayé de reproduire la
couleur locale du pays, les façons de vivre des gens de l’époque, en
me basant sur leur façon de vivre d’aujourd’hui et par ce que
l’histoire nous a transmis de ces temps anciens». «A l’exception de quatre personnes de Montréal,
tous les acteurs sont de Saint-Jérôme. Nous en sommes particulièrement
fiers et même si certains ont pensé que cela amènerait un manque de
fini je ne l’ai pas constaté. D’abord, les gens d’ici font du théâtre
amateur et il y a ici de réels talents ; mais leur principale force vient
de leur enthousiasme et de la ferveur religieuse avec laquelle ils ont
entrepris ce travail. Pour eux c’est vraiment un travail d’amour et
ils estiment que c’est un grand honneur d’avoir été choisi pour
jouer la Passion et ils y mettent tout leur coeur et leur âme. Ce sont
pour la plupart des travailleurs et des travailleuses. C’est la vie de
gens comme eux dont il est question dans la pièce. Les apôtres étaient
des pêcheurs et des travailleurs ... . Non, je pense que des acteurs
professionnels auraient gâché, en quelque sorte, l’esprit de la pièce.
Nous en sommes fiers telle quelle, une production canadienne-française de
Saint-Jérôme». «La «Passion» est présentée en cinq actes, divisés
en vingt-cinq tableaux ; il y a cinq cent cinquante personnes impliquées,
incluant un choeur de deux cent cinquante voix, plusieurs enfants, et
quarante rôles parlant parmi lesquels le Christ, Marie-Madeleine et la
Vierge Marie ont les textes les plus longs ». «Le rôle du Christ, bien sûr, domine ; il est
magnifique. Bien sûr nous devions le confier à une personne à la vie
irréprochable et nous l’avons fait. Pour moi, dit simplement l’abbé
Éthier, il est le Christ. Il représente ma façon de concevoir le
Christ, comment il a dû être. L’acteur est imprégné de son rôle. Je
crois que lorsqu’il a reçu le rôle, il s’est retiré à la campagne
pour un mois avec sa femme pour étudier dans un environnement calme, près
de la nature, là où il pouvait enrichir sa vie intérieure et se préparer
à habiter un si grand rôle». C’est un homme à part «Et il a réussi, il est le pivot de la pièce. En
fait, il s’est tellement imprégné de son rôle, les autres comédiens
ont tellement de respect pour lui que j’ai parfois de la difficulté à
leur faire faire certains gestes nécessaires. On dirait qu’il est sacré
pour eux. Ils n’osent pas lui toucher, ils pensent à lui comme s’il
était vraiment le Christ». L’abbé Éthier en parle avec une émotion
évidente. «Le jeu de la Passion, tel que vous le voyez
aujourd’hui, représente le travail de trois mois seulement. Nous avons
commencé les répétitions la dernière semaine de mai et nous avons donné
la première représentation la troisième semaine d’août. L’argent dépensé
ne représente pas le travail accompli car les acteurs et plusieurs des
travailleurs ont donné leurs services gratuitement mais ajouté à cela
nous avons dépensé 15 000 $ pour la mise en scène, ce qui représente
la moitié seulement de la valeur qu’il aurait fallu investir. Le matériel
d’éclairage à lui seul coûte 2 000 $ et le travail a été fait bénévolement
; l’installation équivaut à la puissance de deux millions de
chandelles et nous permet de produire des effets de nuages en mouvement,
d’étoiles, de lune, d’éclairs et de tonnerre ainsi que d’anges
volants, d’une façon efficace». «Je suis très fier de l’éclairage mais au début
les décorateurs étaient incrédules quand je leur ai demandé
d’installer sur la scène des rangées de surfaces inclinés, que nous
appellerons des ailes, et de les peindre d’une couleur neutre. Mais
quand ils ont vu l’effet produit par la lumière, ce fut pour eux une révélation.
Le secret réside dans le fait que la couleur beige des ailes leur permet
de capter toutes les teintes du spectre. Les peintres utilisent
habituellement la couleur pour reproduire la vie! Mais c’est pourtant la
lumière du jour qui donne aux montagnes leur couleur pourpre. C’est
l’idée de base du système d’éclairage que j’ai développé,
reproduire la réflexion naturelle du soleil à travers l’atmosphère en
tenant compte de la couleur de l’objet sur lequel il tombe». «Nous basons nos principaux effets d’éclairage en
jouant avec les sept couleurs et leurs nuances dans les vingt-cinq
tableaux et il n’y en a pas un de semblable ; en fait nous dépendons de
l’éclairage pour produire les changements de scènes habituellement
produits par un changement de décor». «... Nous transportons la nature à l’intérieur du
théâtre et en faisant cela nous renouvelons les règles de la scène en
créant un effet esthétique dont vous jugerez vous-même. Ce que nous
faisons pour les objets nous le faisons pour les personnes. Par exemple,
la Vierge, dans un moment triste, apparaîtra sous une lumière bleue qui
soulignera l’effet de la tristesse sur son visage, et les réflecteurs
jouent ainsi sur les traits des acteurs accentuant les états d’âme». «Dans la scène de Jérusalem, en trois minutes les
maisons se transforment en montagnes à l’aide de canevas peints jetés
sur le "décor" qui est muni en bordure de rangées de lumières
électriques cachées afin de pouvoir imiter la couleur de la roche et les
lumières jouent sur les canevas de façon à créer des creux d’ombre
et à souligner des reliefs avancés de rochers ainsi que des pics éloignés». «Supposons que j’ai un ensemble de mauve et de
rouge, je compose mes effets de lumière en commençant avec un mauve
profond et en allant jusqu’à la teinte la plus légère et ça donne un
résultat magnifique. Les nombreuses ailes installées sur les côtés de
la scène de 70 pieds par 65 pieds à un angle de 45º reflètent chaque
teinte qui leur est donnée et comme chacune des ailes peut recevoir une
couleur différente, elles forment un rideau cycloramique. Chaque aile
portant au même moment une couleur différente et ces couleurs se mêlant
dans un effet ultime au centre de la scène». «Et ce qui est vrai pour la scène est également vrai
pour les costumes. Ils ont été confectionnés par des femmes de la
paroisse selon mes instructions, après une étude du sujet. On ne peut
produire de riches couleurs avec des tissus quelconques alors nous avons
utilisé les meilleurs tissus pour rendre justice à nos éclairages qui
aurait bien sûr détecté de pauvres tissus et de pauvres couleurs». Le grand prêtre a 18 ans Le maire, monsieur J.A. Legault, n’est pas moins
enthousiaste. «Les gens, ils aiment la pièce c’est certain! On a
remarqué que dix ou douze familles l’ont déjà vue deux fois. Les gens
disent qu’ils ne peuvent pas tout apprécier dans un seul spectacle. Et
ils ouvrent grand leurs yeux ; même ceux qui vont habituellement au cinéma
le samedi soir. A chaque fois, c’est meilleur car les acteurs et les
machinistes corrigent leurs erreurs». «Portez attention, me demande-t-il, à l’entrée de
Jérusalem, à l’agonie du Christ et soyez attentif à la descente de la
croix, à son expression ... à la lumière sur lui .... Portez une
attention spéciale à sa voix, chacune de ses inflexions, chaque son ...
tellement parfait! Et il est tellement digne, tellement ... . La mise en
scène est remarquable. Pour notre petite place. C’est remarquable de
beauté à trois moments précis. Les gens n’y croyaient pas au début
mais maintenant personne ne doute du succès. Cet homme, l’abbé Éthier,
il a fait une grande chose pour le Canada et une grande chose pour Saint-Jérôme». Ce soir là, je me suis assis sur la galerie de l’Hôtel
Victoria avec Rolland Maurice, le fils de l’aubergiste, comptable et
homme à tout faire de l’établissement et aussi le Grand prêtre
Annanias dans la pièce. A travers les branches des arbres on pouvait voir
la nouvelle lune et de légers nuages passaient produisant des arabesques.
Les pieds sur le bras de la galerie, le grand prêtre et moi, nous
parlions de la Passion. C’est un jeune homme de belle allure, il a dix-huit
ans, ressemble à un poète et il en tient le langage aussi car il aime
profondément la beauté. C’est par lui que j’ai compris la présence
du feu de la Passion à Saint-Jérôme ; il appartient à un peuple en qui
le drame est inhérent et pour qui la beauté est une nécessité ;
c’est un Canadien-français. Il s’est mis à parler :
«Depuis l’âge de onze ans, je joue dans des pièces. Dans celle-ci, je
suis Annanias. Je porte une longue barbe». Il porte la main à son menton
et sous le clair de lune, je le vois rire, amusé. «A Saint-Jérôme, il
y a cinq associations dramatiques, deux pour les hommes, deux pour les
femmes et une mixte. Je suis directeur de l’une d’entre elles. Cet
hiver nous espérons jouer Shakespeare. Ces cinq associations avec le
choeur de chant de l’église de cent cinquante voix, une association d’hommes
et une de femmes, sont tous impliqués dans l’aventure de la Passion».
«L’abbé Éthier, je ne sais pas de quoi il est fait
cet homme. Il fait tout. Il a écrit la Passion, dessiné les costumes,
arrangé les éclairages, dessiné les décors. Il dirige les acteurs, c’est
un musicien, il joue du piano, de la harpe et très bien à part ça. Il
pense à tous les détails et supervise tout. C’est un grand artiste». «Vous voyez ce ciel ?» Le grand prêtre pointe du
doigt. «C’est comme ça - les étoiles, la lune, les nuages. Et ils ne
sont pas immobiles ; ils bougent comme ceux que nous voyons à travers les
arbres». «La première fois, nous avons commencé à 1 h 30 un
dimanche après-midi. Nous avons terminé à 1 h 30 le lundi matin». Il
riait comme si c’était une mauvaise farce. «C’était les la faute
des machinistes. Ils n’avaient pas encore vu les tableaux. Alors tout ce
qui relevait d’eux fonctionnait au ralenti. Mais à présent, ils
savent. C’est presque entièrement un jeu d’acteur. Il y a très peu
de texte. Nous n’avons pas à parler. Tout le monde connaît l’histoire»
ajouta-t-il simplement. «Mais ce Christ là!» Le ton était plein de
respect. «En tout cas, pour moi, il est . . . le Christ». Les anges maquillés Après le lunch, le dimanche, toutes les routes mènent
à l’aréna qu’on appelle aussi la patinoire. Il y avait une foule
comme au cirque ou sur un terrain d’exposition, marchant dans la
poussière mais avec un air sérieux qui la différenciait des foules des
jours de fêtes. Partout on voyait les grands chapeaux des prêtres ; des
curés aux cheveux gris venus de paroisses éloignées ; de jeunes
séminaristes minces et timides venus de Montréal ; des prêtres de
campagne saluant des couples d’amoureux ; des sacs de papier brun
froissés contenant le lunch pour l’intermission. A l’occasion, on
voyait une automobile pleine de touristes venus de loin, vêtus de
bloomers garantis convenables en toutes occasions et portant de grosses
lunettes leur donnant l’aspect d’insectes géants, qui cherchaient à
s’orienter dans ces lieux inconnus. La patinoire enfin! L’effet de cirque augmente ; un
champs pleins d’automobiles, des comptoirs lunch, une voiture rouge
tirée par un vieux cheval porte une inscription en lettre dorées
"Patates frites" et en dessous l’esquisse grossière d’un
cône de papier rempli de patates frites qu’on aurait pu prendre pour un
cornet de crème glacé. Un peu plus loin la masse de l’aréna en tôle
galvanisée, partout la poussière et la chaleur, un seul drapeau flotte,
solitaire, l’Union Jack (le drapeau canadien de l’époque). A l’un des bouts de l’aréna, quelques petites
tentes servant de loges et en face des jeunes filles habillées de riches
costumes, des femmes âgées en robes amples avec de brillantes écharpes,
de jeunes anges aux yeux brillants avec des ailes d’argent se
"maquillaient" maniant le rouge à lèvres et le fard à joues
avec dextérité, en particulier les plus jeunes. Ici et là un brave
conducteur de chameau ou un vénérable apôtre prenait ses aises sur un
banc droit, tenant sa perruque grise à la main, montrant ses chevilles
osseuses et ses tristes orteils entre les lanières de cuir de ses
sandales. Moins importants, des chérubins aux yeux ronds, les
"enfants" figurant dans la pièce, bourdonnaient comme dans une
ruche d’abeilles, s’amusant, vêtus de leurs longues robes, un peu
effrayés, sûrement étonnés, mais très calmes. Un murmure court parmi l’assemblée et tous laissent
un passage. C’est le Christ! Il descend d’une auto Ford et,
rassemblant ses encombrantes robes dans sa main droite, fend rapidement la
foule, ne regardant ni à gauche, ni à droite - des yeux de feu. Le jour
précédant, je l’avais vu dans une fonction très différente, à son
emploi à la Cour d’appels à l’Hôtel de ville de Montréal, entouré
d’énormes registres, un bel homme au milieu de la trentaine, les
cheveux noirs et un peu plus loquace. «Oui» m’a-t-il dit alors «j’ai
joué avant au théâtre amateur seulement dans de bonnes pièces et de
bons rôles, dans Molière, dans L’Athalie de Racine, le rôle d’Alenor.
Quand cette chance s’est présentée, j’ai été comblé. Un rôle
vraiment intéressant. Très ... très ... . Et les audiences?
Merveilleuses. Des salles combles. Tellement attentives. Après avoir
joué ce rôle pendant sept heures, on y croit. On est ... ». Mais ici, aujourd’hui, ce n’est pas le moment des
confidences, il passe. Ensuite ce fut le tour de Judas. «Un rôle difficile»
dit-il. «Particulièrement la dernière partie. Mais j’adore ça. Quand
on m’a offert le rôle, je n’ai pas hésité. J’appartiens à l’Association
dramatique Jeanne d’Arc de Montréal et j’ai souvent joué les
traîtres. La plupart des rôles dans la Passion se jouent sur un même
ton mais Judas change constamment de physionomie et d’état d’âme. J’aime
bien ce rôle!» La Vierge et Saint-Pierre La Vierge jouée par madame Emma Bouzelli est l’exception
qui confirme la règle, car elle est une actrice professionnelle qui fut
très bien connue à Montréal et à Paris ; mariée à un acteur connu,
ils vivent tous les deux à Saint-Jérôme maintenant. Elle apporte une
telle force à son rôle présent que dans les mots de l’abbé Éthier :
«Elle nous rappelle son glorieux passé». Mademoiselle Nancy Éthier, la soeur du prêtre
directeur est aussi une comédienne amateur qui s’est distinguée en
gagnant le prix du Duc Grey, parmi quatre-vingt-dix concurrents à
Montréal, il y a quelques années avec le privilège d’un stage à
Paris. Elle apporte au rôle de Marie-Madeleine une belle qualité,
remarquable par le charme de sa voix au timbre résonnant qui rappelle la
grande Sarah Bernhardt. Saint Pierre entre le dernier ; un très jeune homme,
rempli du même enthousiasme pour son rôle que les autres et le
défendant très bien. Une heure et demie - La Passion - L’orchestre joue,
les conversations s’éteignent. On a le temps de regarder l’assistance.
Salle comble. Rangée par rangée, tous les âges, gens des campagnes, les
hommes en manches courtes, il fait très chaud ; femmes âgées,
touristes, hommes d’affaires, groupes familiaux, prêtres. Partout les
vendeurs de limonade et de crème glacée font un dernier appel ; un air d’attente
flotte par-dessus tout ça. La musique s’arrête et le lourd rideau bourgogne se
lève. On voit l’effet produit sur la large scène par les rangées d’ailes
de couleur neutre installées à un angle de 45º afin de refléter les
différentes couleurs de l’éclairage. L’effet général a quelque
chose de futuriste, de la lumière prismatique, plusieurs prismes. Les
trois premiers tableaux ne durent que quelques moments chacun, et ils sont
sans parole. Premièrement "L’Annonciation", les bergers et l’annonce
de la Naissance ; ensuite la naissance, une scène magnifique de
simplicité, la Vierge se penchant tendrement au-dessus de la crèche
adorant l’enfant, l’âne tout près d’eux mange et, la paix de l’étable.
Troisièmement, la Fuite en Égypte, Joseph et la Vierge guidant le petit
âne qui porte le précieux fardeau au travers du désert. L’enfant
pleure douloureusement et de nouveau le rideau tombe. Le temps a passé et Jésus rencontre Marie-Madeleine
près du lac de Genezareth ; elle prend conscience de sa vie de
pécheresse et tombe à genoux devant Lui et pleure. Puis on voit Jésus
parmi ses apôtres alors qu’un choeur de voix célestes s’élève pour
le célébrer. C’est ensuite le souper avec Lazare puis la grande scène
de la réception dans la maison de Simon le lépreux et la scène à vous
briser le coeur des adieux de Jésus à sa mère, un choeur de deux cents
voix exécute une magnifique musique. Entre les tableaux, on voit la
silhouette de monsieur Goulet, baguette à la main, dirigeant l’orchestre
de main de maître. La noblesse de la musique et la magnifique simplicité
des scènes liées à un éclairage nuancé et changeant produisent un
effet de grande beauté. A l’occasion, suite à une grande scène, il y
a un tonnerre d’applaudissements. Les spectateurs ne semblent jamais
lassés. Scènes émouvantes du spectacle Dans l’entrée triomphale à Jérusalem, quand le
Christ assis sur un âne passe au travers d’une foule mouvante et
colorée, qui agite en guise de salutation une forêt de rameaux en criant
"Hosanna" on atteint un sommet de beauté. Tous chantent
"Gloire au fils de David", "Béni soit celui qui vient au
nom du Seigneur" et "Jésus bénit les enfants". Le lavement des pieds des apôtres est une cérémonie
émouvante jouée avec dignité dans une belle mise en scène. Suivra l’alliance
du traître Judas avec le Sanhédrin. La musique d’une beauté céleste créée par un
choeur invisible envahie l’espace tandis que la voix claire et sonore du
Christ tranche et se propage distinctement jusqu’au fond de la salle.
Effet sur effet, l’histoire s’illumine de vie, vous saisit et vous
envahit, elle s’élève en un crescendo d’émotions. On n’a pas
besoin de comprendre le français (l’auteur du texte s’adresse à
des lecteurs anglophones), tellement les acteurs sont excellents ; il
y a très peu de paroles, l’histoire est tellement connue, on ne se rend
pas compte de la différence de langage. La scène du Jardin des oliviers est d’une poignante
beauté. Tout au long, la harpe jouée par l’abbé Éthier semble dire :
«Du sang! Du sang! Du sang!». Il y a ensuite le baiser de Judas et son
terrible désespoir. La comparution devant les Grands-Prêtres et Pierre
qui renie son maître trois fois et joue une scène des plus
impressionnantes. Judas retourne le prix du sang au Sanhédrin et se
laisse aller au désespoir. La comparution du Christ devant Pilate est une scène
très réussie, pleine de couleur, d’action et de jeux intéressants,
merveilleusement mise en scène ; le Christ sur le chemin du Calvaire
portant sa lourde croix est délirante. Les couleurs vives des amples
costumes orientaux prennent des teintes sinistres dans la lumière
jaunâtre diffusée par l’arrière scène, procurant une sensation de
terreur - au-dessus de toute cette action, une musique menaçante
maintenant - le Christ tombe sous la croix, et il y a un mouvement d’étonnement
dans la foule quand Véronique ayant essuyé le visage trempé de sueur et
de sang du Christ ouvre le linge devant elle au moment ou la figure s’imprime. La crucifixion, les marteaux qui frappent les clous, la
conversation avec le bon larron, le pardon et «Tout est consommé» et,
par-dessus tout, la musique d’une incroyable beauté. Rapidement ensuite les scènes entre Pilate et ceux qui
réclament le corps ; la descente de croix, le moment le plus émouvant de
tous, pas de mots, mais chaque mouvement, chaque geste d’une douceur et
d’une douleur qu’on ne peut décrire avec des mots ... la musique de
"Ouvrez vos portes éternelles" de Gounod, l’Ascension .... La
scène s’ouvre on voit des nuages floconneux et des collines vertes
semblables aux Laurentides et dans le théâtre on entend le bruit
étouffé des femmes qui pleurent doucement ... |
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