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DEUX DAMES EN VOYAGE

Septembre est une saison propice aux voyages. Aussi nous vous proposons d’accompagner deux dames du temps passé dans un voyage qu’elles accompliront vers l’Europe. Nous sommes en 1894. Il faudra passer par New York pour prendre le bateau qui traversera l’Atlantique.

Nous possédons, dans nos archives, le premier carnet d’un journal de voyage dont nous publions ici une partie. Des indices nous indiquent que les voyageuses sont des dames de la famille Prévost de Saint-Jérôme, une jeune fille nommée Marie et une dame plus âgée, auteure anonyme du journal de voyage que nous allons partager.

NB: Le texte était écrit sans ponctuation. Elle a été rajoutée pour une meilleure compréhension.

New York, samedi, 30 mars au matin

New York est riche et beau. Nous avons débarqué au Grand Union Hotel, où nous avons pris le déjeuner. Nous nous sommes orientées à New York, c’est très facile. Les Avenues sont magnifiques surtout la 5e Avenue, Broadway, la rue commerciale et aristocrate de New York. Nous avons visité les deux magasins les plus riches de New York ensuite nous sommes allées au Parc Central ou tout le monde s’y rend pour se reposer et respirer le bon air. Là il y a la ménagerie de Barnum. Nous avons visité toutes les bâtisses qui y contiennent des animaux, des bêtes féroces. Le Parc Central est une place pour promenade où les mères avec leurs enfants ou les bonnes, se rendent avec les enfants pour se distraire et prendre l’air. C’est à peu près le seul endroit où nous avons vu des arbres à New York.

La ville est magnifique, riche. Les rues les avenues sont spacieuses mais dénuées d’arbres mais elles sont bien entretenues, propres. En un mot New York est une ville d’affaires où la monnaie doit avoir un cours large car tout est riche. La cathédrale catholique est un chef d’oeuvre de richesses. Les autels les colonnes sont en marbre et les fleurs naturelles abondent aux pieds des autels.

Nous avons visité le musée de l’Eden à New York. C’est un des plus beaux que j’ai jamais vu mais j’espère voir encore mieux à Paris. Nous avons pris le dîner au Hoffman Hotel un hôtel de première classe, très riche. Nous avons entendu, dans le musée de l’Eden, de la musique magnifique, vu faire de la magie à la perfection et vu danser une danseuse sur corde, sur un globe, enfin nous avons passé une après-midi d’agrément. Nous sommes revenues au Grand Union pour souper, ensuite le soir il y avait le théâtre. Moi je n’ai pas pu y assister trop fatiguée malade à mon grand regret.

Dimanche, 31 mars

Je me suis levée à bonne heure. Nous avons déjeuné et nous avons pris une voiture pour nous faire conduire au bateau la Touraine sur lequel nous prenions passage pour l’Europe à 10 heures, l’heure de la séparation. Ce "roi des mers" levait l’ancre et nous voguions vers cette France que tant de fois nous avons désiré voir. Ce soir nous étions en pleine mer et le dîner étant servi à bord nous nous sommes rendus à table. Nous ne pouvons manger tant que nous sentons une chose étrange, la mauvaise veine de la traversée, le mal de mer. Nous sommes alitées depuis. Nous en avons eu pour quatre jours à ne pouvoir nous mettre à table et tous les matins jusque dans l’après-midi nous payons tribut à Neptune. Ah, ce n’était pas beau la compagnie du mal de mer. Nous nous dépêchons le matin de monter sur le pont car dans la cabine on étouffe. Le mouvement seul du navire nous faisait vomir. Tous les jours même répétitions jusqu’à Jeudi où j’ai pris un peu de mieux. Le reste de la traversée à été magnifique. Nous l’avons passé agréablement. Les passagers ont été ordinairement bons complaisants pour nous.

Samedi, 7 avril

Nous quittons la Touraine à 4 heures de l’après-midi sur un bateau traversier pour Le Havre, le bateau n’accostant pas à marée basse. En arrivant au Havre cela fait du bien au coeur après tant de jours, 8 jours, entre le ciel et l’eau. C’est un beau port de mer Le Havre. C’est grandiose. Nous n’avons pas vu la ville longtemps de clarté. Nous sommes allées prendre le dîner chez un restaurant italien Fortoni. Nous avons dîné à notre aise bien servi comme toujours en France.

Ensuite nous sommes venu prendre le train pour Paris, train spécial pour les passagers de la Touraine. Nous avons arrêté quelques instants à Rouen. Là j’ai pensé à Jeanne d’Arc, dans ce Rouen j’y étais moi aussi. Cela me ravivait mon histoire dans ma mémoire. Nous sommes arrivés entre 2 heures et demie et 3 heures à Paris. Là le trouble des bagages... Nous avons attendu plus qu’une heure pour nos valises. Nous sommes descendues à l’Hôtel Bellevue avenue de l’Opéra, vers 3 heures du matin; pour deux femmes seules nous étions courageuses. Nous avons été pilotées par un jeune étranger qui a été on ne peut plus poli pour nous et, du Havre, il avait télégraphié pour une chambre à deux lits pour nous de sorte que nous avons été installées en arrivant, à l’Hôtel Bellevue, avenue de l’Opéra.

Dimanche, 8 avril

Ce matin nous nous sommes levées vers 9 heures. C’était dimanche le 8 avril. Il nous faut aller à la messe. Après avoir fait un lavage général, nous avons pris une tasse de café dans notre chambre avec du beurre et du pain. Nous sommes sorties seules toutes les deux, nous nous sommes dirigées vers la Madeleine entendre une messe. Il y avait foule de monde.( )

Il est quatre heures, je pars en voiture avec Marie et Charles Auguste. Nous allons dans les plus beaux quartiers de Paris nous promener...Le dimanche vers 4 à 5 heures, c’est féerique. Dans l’Avenue des Champs-Élysées, près du bois de Boulogne, où nous n’avons été qu’à l’entrée car il était trop tard pour y faire une course, la place de la Concorde que c’est beau!! il y a de magnifiques jets d’eau qui retombent d’une hauteur et si gracieusement. Ensuite l’Obélisque qui a été acheté par la ville de Paris aux Egyptiens. Et de là, nous voyons tout près la célèbre Tour Eiffel dont nous avons tant entendu parler au temps de l’Exposition de Paris. Les Champs-Élysées sont tout près de la Concorde il y a là de chaque côté du chemin des lisières d’arbres si bien entretenues et de temps à autre un petit café pour vous servir, à l’occasion, d’une limonade ou d’un sirop rafraîchissant et là c’est délicieux. L’entourage, les rues sont bordées de magnifiques hôtels où les fortunés jouissent du beau et du bon de la vie. ( ) Car vivre à Paris c’est la vie du beau Monde la vie de l’art de la science enfin c’est une vie qui remplit le coeur à satiété. Ensuite, à l’heure de cette promenade vous voyez des beaux équipages et les toilettes(robes) donc! C’est à profusion. Vers 6 heures nous revenions à notre hôtel pour le dîner.

Ce soir un Canadien-Français, un gérant de banque de la banque du Peuple de Montréal, nous ayant invitées à aller avec lui à l’Olympia, nous avons accepté avec plaisir. Là nous nous sommes amusées quoique ce n’était pas une place très relevée mais tout de même nous y voyions beaucoup de monde bien. Comme nous voulons voir Paris dans son beau et commun nous avons pensé que nous pouvions accepter. Là, nous avons vu des acrobates, la danse Serpentine parfaitement rendue et aussi nous avons vu danser un ballet, c’est bien joli. Aussi 2 femmes montées sur une corde à une hauteur telle, c’est à dire au faîte du théâtre, courir en besicle (bicyclette) sur cette corde, promener une enfant en brouette sur cette corde et d’une grande vitesse. J’avais le coeur serré d’étonnement et de crainte pour cette misérable, je ne puis la nommer autrement. Et la musique donc, est magnifique et pas un des acteurs de manque la mesure dans leurs faits et gestes. Nous avons vu danser la valse en besicle, c’était prodigieux. Nous voyions des jeunes filles, des jeunes gens sur ces besicles c’était féerique. Il y avait surtout le plus fort d’entre eux qui a tout défait son besicle en dansant, continuant de danser jusqu’au dernier moment sur la roue de son besicle. J’ai vu descendre un escalier sur un besicle c’était du prodige. Nous revenions après minuit, fatiguées.

Lundi, 9 avril

Après avoir pris notre café dans notre chambre, nous sommes allées de suite au quartier latin dans le magasin intitulé Au Bon Marché(Un des premiers magasins à rayons). On nous avait enseigné (référé) le magasin pour avoir ce qu’il nous fallait. Nous avons pris un fiacre, traversé la place de la Concorde et pris le pont de la Concorde qui est de la longueur pour traverser une rivière ordinaire car la Seine n’est pas large, ses eaux sont grises.

Nous nous sommes rendues dans un magasin immense tellement achalandé que nous avons été dans ce magasin jusqu’au soir. Nous nous sommes achetées ce que nous avions besoin. Là, j’ai perdu mon porte-monnaie. Heureusement que je n’avais que deux francs dans cette bourse, mes clefs de malle et un cure-ongle. Je lui ai dit adieu. C’était un jour d’exposition, le magasin était rempli. Nous sommes revenues à notre hôtel bien fatiguées. J’ai oublié de vous dire le dîner triste que nous avons fait dans le quartier. Le service était d’une lenteur...Il n’y avait pas assez de garçons. Nous avons eu peine à nous faire servir.

Ce soir nous sommes allées à l’Opéra Comique entendre Carmen. Inutile de dire que nous avons trouvé cela de notre goût, cela va sans dire. La musique était magnifique et les acteurs consommés.

Mardi, 10 avril

Mardi matin nous sommes allées chez une modiste de chapeaux, Mme Feurly, avenue de l’Opéra. Nous avons fait l’acquisition de chacune un chapeau. En revenant nous avons pris notre déjeuner du midi au restaurant Bouillon Duval dans l’avenue de l’Opéra. Là nous sommes servies proprement et c’est bon. Nous mangeons bien. Après avoir déjeuné nous nous sommes rendues à l’hôtel. Nous avons rencontré le père de M. Kalm, un très charmant homme qui a été plein de déférence pour nous. Ensuite nous sommes retournées au magasin Au Bon Marché au quartier latin pour avoir une matinée (blouse) pour moi.

Après le dîner à l’hôtel, car nous dînions tous les soir à table d’hôte, M. Kalm nous conduisit au théâtre Vaudeville voir jouer "Mme Sans-gêne". On s’est donc amusé! au delà de tout! Nous étions accompagnées de la famille Kalm, famille distinguée d’un général Suisse.( ) Jamais je n’oublierai la gentillesse, l’exquise politesse avec laquelle on nous traita.

Mercredi, 11 avril

Mercredi matin nous avons quitté l’Hôtel Bellevue pour venir à une pension privée, avenue d’Iéna No 28. Nous sommes arrivées à notre pension après avoir déjeuné dans un café sur l’avenue de l’Opéra. Ici nous avons une pension aristocratique, dispendieuse. Mais, pour mon goût la table n’est pas bonne. Nous avons une jolie chambre. Après nous être installées, nous avons été à l’avenue Friedland voir Eugène (Né à Saint-Jérôme en 1860, fils du Dr Jules-Édouard et Edwidge Prévost. Prêtre, fondateur et supérieur de la Fraternité Sacerdotale. Il est mort en France en 1946 et son procès en béatification se poursuit encore aujourd’hui.) qui nous avait télégraphié le matin pour nous donner rendez-vous chez les Pères du Saint-Sacrement où nous avons assisté à une cérémonie, dans leur chapelle, suivie de la bénédiction du Saint-Sacrement. Ensuite on est venu nous chercher pour voir Eugène qui rayonnait de joie de nous voir. Nous sommes revenues pour le dîner à notre pension.

Le soir nous avons été au théâtre La Renaissance voir jouer Sarah Bernhart dans Fédora. Nous avons passé une agréable soirée. À minuit nous revenions à la pension.

Jeudi, 12 avril

Après le premier déjeuner, nous sommes allées visiter le palais du Trocadéro. Ce palais a été bâti pour l’Exposition de 1878 ( Exposition universelle). Il a beaucoup servi à la dernière Exposition (1889). C’est splendide. Nous avons vu seulement l’extérieur et ses environs. Nous retournerons voir l’intérieur à notre retour d’Italie.( ) On a une vue superbe de Paris dans les galeries. Il se donne de temps à autre des concerts, des conférences dans la salle des fêtes laquelle peut contenir 6 000 personnes. Ce palais renferme maintenant des musées considérables...En arrière nous voyons les bâtisses de l’Exposition dernière à Paris et la célèbre Tour Eiffel que nous avons montée jusqu’au faîte. C’est de cette hauteur que nous voyons tout Paris, les avenues nous paraissaient bien petites à une semblable hauteur au faîte de cette tour. Nous avons acheté des petits souvenirs car il y a des vendeurs partout à Paris.

Vendredi, 13 avril

Nous sommes sorties pour renseignements sur nos billets pour l’Italie. Ensuite nous avons magasiné jusqu’à midi. Cet après-midi notre cousin Eugène a passé jusqu’à 4 heures avec nous et nous avons eu la dernière visite de M. Kalm après le dîner. Ce soir nous sommes rentrées au salon mais nous nous sommes retirées de bonne heure.

Samedi, 14 avril

Nous sommes sorties pour voir des appartements à louer pour après notre retour d’Italie car nous partons demain. Nous sommes allées rue Laffitte No 58 pour affaires personnelles, ensuite nous avons visité l’église Notre-Dame-de-Lorette à l’extrémité de la rue Laffitte. ( ) La rue des Martyrs derrière l’église monte rudement vers la butte Montmartre et celle de Notre-Dame-de-Lorette à gauche vers le cimetière Montmartre. Nous avons visité aussi la Trinité église du style de la fin de la Renaissance. Sur le devant s’étend un petit square avec un bassin alimenté par trois fontaines surmontées chacune des statues en marbre de la Charité, la Foi et l’Espérance. ( )

Nous sommes revenues à la pension et après notre lunch nous sommes allées au musée Grévin (galerie de figures de cire créé en 1882). Quelle délicieuse après-midi. Rien de magnifique comme le musée Grévin. Nous voyons des choses uniques et si naturelles, surtout dans la galerie de la Révolution ( ). Dans ce musée il y a de tout. De la belle musique dans un jardin d’hiver. Après avoir examiné chaque galerie nous nous reposons, c’est enchanteur. Il y a aussi des cafés où nous pouvons prendre une limonade ou autre chose au besoin et que de richesses dans ce musée en ce qui concerne l’établissement on ne peut se faire une idée du décor et de la richesse de ce musée.

Dimanche, 15 avril

Dimanche matin nous sommes allées avenue Friedland à confesse et communier. Nous avons entendu deux messes et nous sommes revenues à notre pension. Dans l’après-midi je suis retournée vers 4 heures à la chapelle des Pères où nous avons eu une belle cérémonie religieuse: une conférence par le Père Prévost, mon cousin, et la bénédiction du Saint-Sacrement. Je suis revenue, il passait 6 heures, pour le dîner.

Un ami de Montréal est venu nous demander pour aller au Nouveau cirque de Paris. Nous avons accepté et nous nous sommes bien amusées. Les salles de cirques sont donc riches! et la musique, les décorations, tout est superbe!

Lundi, 16 avril

Après déjeuner nous sommes allées Au Bon Marché, au magasin, pour une robe commandée pour moi. Quel aria!! Je suis revenue à une heure et demie bien fatiguée. En arrivant j’ai eu la visite de mon cousin Eugène qui a passé l’après-midi avec moi. Je me réjouissais d’être en famille. Hier soir je me suis couchée de bonne heure, j’étais écrasée de fatigue.

Mardi, 17 avril

Aujourd’hui mardi 17 avril, je suis sortie ce matin pour aller voir Eugène qui nous avait trouvé une pension sur la rue Washington No 5 dans un beau quartier et près de la chapelle des Pères du Saint-Sacrement. Nous sommes revenues enchantées du local. Nous en prendrons possession le 15 mai à notre retour d’Italie. Nous partons demain à 2 heures pour Lyon. Que Dieu nous protège pour que nous fassions un heureux voyage. Cette après-midi je me repose. Je ne suis pas sortie pour partir demain assez bien. J’ai une certaine valise à faire. Nous laissons beaucoup de linge à Paris et nous déposons notre valise à notre nouvelle pension demain. En parlant, ce soir nous faisons nos malles pour l’Italie.

Mercredi, 18 avril

Je me suis levée de bonne heure. Je suis allée à confesse et communier. Je suis revenue à la pension à 8 heures. Nous avons pris une voiture pour aller prendre nos billets au bureau de Cook pour notre voyage. Ensuite nous avons été au Crédit Lyonnais tirer un certain montant pour notre voyage. Nous sommes allées au magasin Au Bon Marché pour chercher ma robe de voyage que je me suis fait faire. Quel aria!! dans ce magasin pour avoir quelque chose. Je me suis impatientée tout de bon.

Nous sommes revenues à la pension pour le déjeuner à midi et nous avons embarqué de suite pour la gare de Lyon d’où nous sommes parties à deux heures par le train (Rapide). Quel beau voyage en venant de Paris à Lyon. C’est admirable, les campagnes sont magnifiques tout est cultivé comme un jardin soigné dans notre Canada. Les champs les arbres sont cultivés comme des fleurs. Les peupliers en abondance bordent les champs en droite ligne, taillés pour qu’ils soient toujours vaillants et beaux. De temps à autre nous côtoyons des collines cultivées magnifiquement. Ce n’est qu’une nappe de verdure de différentes teintes. C’est un vrai panorama. Nous passons différentes places importantes, entre autres Monbard où l’on aperçoit la fameuse tourelle où Buffon a écrit son Histoire Naturelle, Dijon où nous avons 25 minutes d’arrêt pour dîner et là nous mangeons bien mais ils font payer le prix, Mâcon, où il y a un embranchement de trains spéciaux qui courent dans les différentes parties de la France, et combien d’autres campagnes intéressantes par les souvenirs antiques et historiques qui s’y rattachent. Après avoir joui durant tout le trajet nous sommes arrivées à Lyon à 11 heures du soir. Nous nous sommes fait conduire à l’Hôtel du Globe où nous avons une chambre confortable et surtout un bon lit.

Jeudi, 19 avril

Nous sommes donc à Lyon. Bien que nous fûmes étrangères nous nous sommes très bien orientées. Nous avons visité la cathédrale Saint-Jean qui est très ancienne et laide tellement que la pierre est toute noircie et qu’elle laisse une impression sinistre dans l’âme. Tout est de pierre, on se croirait dans une prison.

Nous avons monté sur les hauteurs de Fourvière et nous nous sommes dirigées vers la célèbre église de ce nom dédiée à la sainte Vierge. Nous avons entendu la messe dans la vieille chapelle qui ne parait pas avoir d`autre mérite que celui d`être couverte par des ex-voto innombrables. La nouvelle église en construction depuis 1892, nous a émerveillées par ses richesses et la beauté infinie de ses marbres. Elle est construite par le diocèse de Lyon en action de grâce pour avoir été préservé de la peste aussi, nous disait un bon abbé, le choléra passe à nos portes il ne nous fait pas visite. Nous sommes sorties de l`église et nous avons pris le déjeuner en plein air sur une terrasse qui domine la Saône. Il y a là un restaurant. Quel bon déjeuner : des goujons du Rhône frais pris, un filet de boeuf aux champignons, asperges, radis, bon beurre et bon vin. Lyon est construit au confluent du Rhône et de la Saône . Comme la ville est construite sur les deux rives cela nous rappelle un peu Paris mais c’est loin d’être Paris.

Nous sommes descendues des hauteurs de Fourvière par des escaliers innombrables qui conduisent à la ville et là nous avons pris une voiture pour visiter les principaux quartiers de Lyon. Nous avons passé la place Belcourt où il y a une statue de Louis quatorze, statue équestre, ensuite nous avons vu l’Hôtel de ville, le musée la place de la République, une fontaine que les Lyonnais ont achetée de Paris à l’exposition de 1889. Nous avons vu le quartier principal du commerce, aussi l’hôpital le plus riche de la France, plusieurs églises dont le style antique doit plaire plutôt aux archéologues qu’à des touristes de notre genre.

De là nous nous rendîmes au couvent des Dames du Sacré-Coeur de Lyon appelé la Ferrandière où Mlle Prévost comme élève des Dames du Sacré-Coeur et moi comme Enfant-de-Marie avons été reçues avec beaucoup d’amabilités. ( ) Après avoir visité nous sommes revenues à notre hôtel, mortes de fatigue, où l’on se repose en attendant le dîner. Demain à 9 heures nous partons pour Marseille.

Vendredi, 20 avril

A la gare de Marseille nous nous sommes fait conduire au Grand Hôtel de Genève bien fatiguées nous avons pris notre chambre et réparé notre toilette (se refaire une beauté) pour le dîner après lequel nous nous sommes couchées de suite exténuées de fatigue.

Samedi, 21 avril

Ce matin je me suis levée de bonne heure les cloches des églises sonnaient l’Angélus et les messes. Cela me ravivait le coeur. Après avoir pris notre café nous nous sommes dirigées du côté de Notre-Dame-de-la-Garde. Nous avons pris l’omnibus pour nous conduire à l’ascenseur et là nous avons escaladé la colline Notre-Dame-de-la-Garde qui se trouve à 140 mètres d’altitude. Elle domine la mer, c’est grandiose. Cette basilique est riche à l’intérieur. C’est tout en marbre de différentes couleurs. La statue de Notre Dame de la Garde au dessus du maître autel est un chef-d’oeuvre. Tous les murs sont couverts d’ex-voto de différentes manières, médaillons, peintures, plaques en marbre. La statue elle-même a des rivières de coeurs en métal. Tout autour du choeur qui entoure le maître-autel il y a des milliers de coeurs qui sont des ex-voto en actions de grâces obtenues par l’intercession de Notre Dame de la Garde. Nous avons entendu une messe à Notre-Dame-de-la-Garde. Cela fait du bien une messe...loin des nôtres...mais avec Dieu, nous sommes tous réunis. Nous avons retourné près de l’ascenseur et nous descendîmes là. L’ascenseur nous attendait pour nous conduire a la ville. Nous mîmes un pied à terre tout devant le bureau de la Bourse, magnifique édifice.

Ensuite nous avons pris un omnibus pour nous conduire à la cathédrale de Marseille. On nous a débarquées dans une place où il nous a fallu passer dans des petites rues, des ruelles malpropres, enfin nous avons aperçu l’arrière de la cathédrale. J’était donc fatiguée et pas de bonne humeur. Après une certaine longueur de chemin nous vîmes un édifice magnifique qui fait face à la mer. Nous sommes entrées par la porte principale nous avons été éblouies par la richesse des matériaux qui forment cette église...commencée en 1892, le style est byzantin...

Après avoir visité cette église, y avoir entendu une messe, nous avons pris un fiacre et nous nous sommes fait conduire dans les principales rues de Marseille, celle de Saint-Ferréol, rue commerciale et des magasins fashionables.....Nous sommes revenues déjeuner à midi pour repartir vers deux heures en voiture. Nous avons passé sur les rues Canebière, Noailles, Meilhan où est un monument érigé il y a à peine un mois en souvenir des braves tombés en 1870. Nous avons pris le boulevard de Longchamps où nous avons vu le palais du même nom, bâti sur le même style que le Trocadéro à Paris bien qu’il lui soit bien inférieur. De là nous nous rendîmes à la chapelle des Pères du Saint-Sacrement Grande rue Marengo. Nous avons fait la connaissance du Père Toncou, ami d’Eugène. La petite chapelle taillée dans une crypte est donc "dévotieuse" et on n’y respire que le parfum des fleurs.

Ensuite nous visitâmes successivement les allées du Prado, le port et le château Borély, la plage, enfin la fameuse promenade de la Corniche où l’on domine la mer et où on est à son tour dominé par de majestueuses villas s’étalant sur des hauteurs. à notre droite. Nous terminâmes cette délicieuse journée par une visite de l’église de Saint-Vincent-de-Paul ou des Réformés (Augustins). Elle fut commencée en 1855 et ce n’est qu’en 1867 qu’on a levée la partie consacrée au culte. Elle a deux tours élégantes. De très haute dimension dans l’intérieur...

Nous nous sommes fait conduire à une librairie pour acheter un petit mémoire et ensuite chez un charcutier pour nous procurer un petit lunch pour le temps que nous passerons en chars (train) demain car nous partons pour Cannes. Il est neuf heures, je me couche. À demain à Cannes.

Dimanche, 22 avril

J’ai oublié une chose spéciale de Marseille...j’ai oublié de parler du Château d’If. Ces ruines sont situées dans une île dans la Méditerranée. Aujourd’hui il est conservé comme souvenir et autrefois il servait de prison dans laquelle a été détenu le trop fameux Monte-Cristo (personnage littéraire). Ce matin nous sommes allées à la messe dans l’église de Saint-Ferréol à deux pas de notre hôtel. ( ) Après la messe nous sommes revenues prendre notre déjeuner et à 10 heures et 20 minutes l’omnibus de l’hôtel nous conduisait à la gare pour Cannes, jolie petite ville de santé comme climat et site.

Après 4 heures et demie de chars (train) nous arrivions à Cannes enchantées du trajet. Comme toujours en France rien ne laisse à désirer, tout est complet. Les champs sont cultivés comme des jardins les mieux entretenus dans notre pays, la route est enchanteresse bordée de collines, de montagnes et de villages échelonnés sur ces dernières. Parmi les principaux endroits que nous passons je signalerai Toulon, ville militaire par excellence et fortifiée d’une manière étonnante. À un moment donné, les montagnes se déchirent et nous apercevons la Méditerranée que nous côtoyons jusqu’à Cannes.

Enfin la jolie ville de Cannes, ville des roses et de richesses raffinées est admirable. Nous sommes descendues au Royal Hotel situé sur le Boulevard de la Croisette en face de la Méditerranée. Le site est unique, il ne pourra jamais être effacé de ma mémoire.

Nous avons fait une promenade en voiture jusqu’à l’observatoire. Là, nous avons une vue qui embrasse Cannes et la Méditerranée après avoir admiré successivement les châteaux, villas et chalets placés dans les endroits les plus pittoresques. On n’y voit que des fleurs et on n’y respire que des parfums. Tant tout est beau, on serait tenté plutôt de se croire en rêve que dans la réalité. Nous avons arrêté à la villa des roses, nous avons visité une petite chapelle pour les prêtres malades en villégiature à Cannes, nous avons vu aussi le Grand Casino édifice magnifique construit sur une éminence, nous avons aussi passé près du Jardin des plantes qui nous a paru très beau.

Ce qui me frappe surtout dans ce pays enchanteur c’est le nombre infini de plantes exotiques et les orangers et les citronniers avec leurs fruits. Et le boulevard de la Croisette, c’est superbe. La Méditerranée roule ses eaux limpides et bleues aux pieds de cette promenade enchanteresse.

Enfin nous sommes revenues à notre hôtel avec une faim dévorante. Nous avons prié le maître d’hôtel de nous faire servir de suite. Après dîner nous sommes à notre chambre, je me mets à l’aise et je continue mon journal. À demain, nous partons pour Nice à 10 heures du matin.

Lundi, 23 avril

Les principales promenades de la ville de Cannes sont le boulevard de la Croisette, les Allées de la Liberté, la promenade de la Californie...Cannes est une ville enchanteresse à tous les points de vue.

Mardi, 24 avril

Nous nous levons de bonne heure ce matin et nous allons nous promener sur la Croisette admirer la Méditerranée. Nous devions entrer déjeuner et à dix heures nous partions pour Nice. Toute la route entre Cannes et Nice, c’est toujours si beau que notre imagination ne peut nous en faire une idée. Nous passons Antibes et différentes places qui ont leur cachet particulier.

Nous arrivons à Nice à 11 heures après une heure de chars (train). Nice est délicieusement assise aux pieds d’un amphithéâtre de collines. Sa plus belle partie est la ville neuve. Nous nous sommes fait conduire sur la promenade des Anglais magnifique allée bordée de villas somptueuses qui s’étend au bord de la mer. De là, nous vîmes le fameux Château avec sa cascade situé sur une bien haute élévation. Nous passâmes devant le Casino de la plage édifice magnifique qui s’avance au dessus de la mer. Dans les alentours ce sont des délicieux kiosques exprès pour bains de mer. Nous vîmes aussi le palais de justice, la préfecture, la cathédrale, tous de beaux et grands édifices.

À une heure et cinquante minutes nous prîmes le train pour Monte-Carlo, nous arrivons à 2 heures. Là, un nouveau ravissement nous attendait car outre que les édifices rivalisent de splendeurs, le site et la nature sont uniques. Les plantes exotiques y abondent. Partout dans le jardin voisin de notre hôtel, il y a des plantes d’Australie, de Chine, d’Afrique, du Japon et de tous les pays tropicaux.

Le Casino fameux dans l’univers entier par ses salles de jeux et la munificence de ses peintures et de ses décorations nous a transporté dans un pays de fées. Le soir nous sommes allées dans la salle de concert où l’art est encore répandu avec profusion et là nous avons entendu un orchestre sublime composé de 60 musiciens. La musique enchanteresse des plus grands maîtres nous fit passer deux heures inoubliables. Inutile de dire que Monte-Carlo n’est qu’un parterre émaillé des fleurs les plus belles et les plus rares. On en respire que les parfums.

Pour les tables de jeu, je l’avoue, j’ai eu mal au coeur de voir ces tables remplies et de voir ces figures anxieuses et cet argent ne faisant qu’un tour sur ces tables. Les femmes comme les hommes jouent. Mon principe à moi pour une femme : je trouve qu’elle s’abaisse à prendre part à ces tables dont j’entends parler depuis si longtemps. Je les ai donc vues mais pas admirées.

J’ai oublié de dire un mot sur le trajet splendide entre Nice et Monte-Carlo. C’est encore une route au bord de la Méditerranée et à travers les montagnes. Les tunnels abondent, plus ou moins longs. En ce moment j’ai les Alpes maritimes devant les yeux. Nous partons pour Gênes au matin et nous comptons être rendus à 5 heures et demie le soir.

Et leur voyage en Italie va commencer puis elles retourneront à Paris, le 15 mai, pour y rester quelques temps avant de revenir au Canada. Nous ne sauront jamais les découvertes et les plaisirs qu’elles y auront trouvés, mais nous remercions notre correspondante anonyme de nous avoir accordé, en rédigeant son journal de voyage, le privilège de faire un petit bout de chemin en 1894.

par Ghislaine Demers Flibotte


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